L’héritière

Janvier 2020. Ma petite a 7 mois. Je savais que j’aimerais être mère. J’avais hâte. Je savais que ce serait du travail. J’étais prête.

Par contre, j’ignorais combien ma mémoire serait chamboulée par la maternité. Maganée, faute d’un autre terme, parce que les autres mots, je les ai oubliés…! Et dans tout ça, Catherine qui souhaite que ma plume rejoigne l’aventure Latibulle...

J’oublie tout (objets, dates, prénoms, sujets, verbes, compléments, mais-où-et-donc-or-ni-car), partout (bonjour mon café dans le micro-ondes, il est 15h), tout le temps (juste...tout le temps), moi qui me suis toujours targuée de ne jamais rien échapper. 


Moi: Mon amour, va me chercher l’affaire sur le chose là, dans la cuisine.
Le chum: Quelle affaire de chose?
Moi: C’est pour l’affaire là, la compagnie de choses. Faut que j’appelle demain.
Le chum: Quoi ça?
Moi: Ça quoi?
Le chum: Je comprends pas.
Moi: Heille! Fais pas semblant!

 

Vous voyez le genre?

Ça s’appelle le mom brain. Les scientifiques ne s’entendent pas sur la cause du phénomène, bien qu’il soit clairement démontré que les femmes enceintes et nouvellement mères expérimentent un déclin des fonctions cognitives. (naitre et grandir) Fatigue? Hormones? Il n’en reste pas moins que t’oublies tout, partout, tout le temps. Sauf! Oui, sauf! Sauf la cadence des boires du bébé. Les rendez-vous du bébé. La courbe de croissance du bébé. Tout sauf ce qui concerne ton nouvel humain. Pourquoi? Parce que le corps force la mère à retrouver l’essentiel et se concentrer sur l’instant dans lequel évolue le bébé. Plus de place dans le cerveau pour les factures, la liste d’épicerie, l’actualité politique, le désabonnement au magazine que t’as pas le temps de lire (l’affaire de chose!), etc. 

Ta fille a faim! Laisse faire la politique et commande de quoi pour souper! L’humanité a jusqu’ici évolué à crédit et s’il n’en tenait qu’à lui, le chum mangerait des pâtes au beurre six fois par semaine.


Tout d’un coup, tu reviens à l’essentiel.


Tout d’un coup, l’essentiel te revient. La maternité a chamboulé ma mémoire et m’a appris à humblement accepter l’oubli, tout en faisant émerger quelques souvenirs aléatoires. 

Alors que je concocte des purées, la hauteur des comptoirs de la cuisine de mes parents me revient, vu que je m’y hissais. Je range la chambre et me rappelle la robustesse du lit des invités, parce que je sautais dessus. Ces souvenirs n’appartiennent qu’à moi, et ça faisait longtemps que je ne les avais pas revisités! Étonnamment, je me souviens aussi de toutes les paroles des chansons que mes parents me murmuraient, même si ça fait 30 ans qu’on ne m’a pas bercée. Je les offre maintenant à ma fille. 

En me confiant ce mandat d’écriture, Catherine me souligne qu’un souvenir peut devenir témoin du moment présent. 10-4, compris. Les chansons de mon enfance que je chante maintenant à ma fille. 

Ma fille dort. J’en profite pour faire du rangement en pensant à ma rédaction.

Je vide un garde-robe, parce qu’un bébé ça prend de la place, tsé. Tandis que je farfouille, je tombe sur les oreillers de grand-maman. Je les garde depuis huit ans parce que...son parfum. Une fois par année, j’en prends une grande bouffée et me rappelle combien il était bon d’être aimée inconditionnellement. Je sais que je peux aimer comme ça parce qu’on m’a aimée comme ça. Je suis ce que je suis aujourd’hui - un peu, beaucoup, passionnément -, parce qu’elle, elle a été - intensément - ce qu’elle a été, pour moi.

Okay Cath, j’ai compris. Pour vrai. C’est absurde de garder au fond d’un garde-robe quelque chose que même la biologie millénaire de la maternité ne peut me faire oublier: le souvenir d’un amour si fort. Je décide de faire quelque chose des oreillers de grand-maman: de leur chair douillette Latibulle confectionnera des peluches que ma fille chérira longtemps. Elle aura des petits riens tout neufs à portée de main, et la douce mémoire de grand-maman tracera l’ourlet de nouveaux souvenirs.

Ça y est, l’héritière se réveille. Grand-maman l’aurait adorée. 

Bon. Le titre. Je termine toujours avec le titre de mes textes. J’y pense et je vous reviens. Faut juste que je règle l’affaire de chose avant.

 

Au plaisir,

MSBe